11.02.2009
Hans Küng : le théologien qui ose tacler le créationnisme.

Avant tout, ce livre répond à une question simple : que peut encore dire un croyant de la Création et d'un Dieu créateur maintenant que l'on sait que la Terre a 13,7 milliards d'années, que la Vie en a près de 5 milliards et que les premiers hommes sont apparus il y a environ 2 millions d'années ? Ces questions font depuis longtemps difficulté aux croyants, mais elles connaissent aujourd'hui un regain d'actualité avec le succès des créationnistes, ces «fondamentalistes» qui récusent le travail des paléontologues comme celui des astrophysiciens et qui préfèrent s'en tenir au récit littéral de la création du monde et de l'homme dans la Bible. Par ailleurs, les découvertes de la génétique et des sciences cognitives ne sont pas en reste pour troubler les croyants.
Ces difficultés sont ici abordées de front. Mais encore faut-il savoir de quoi l'on parle. Chaque découverte, théorie, problème scientifique fait l'objet d'une présentation claire, honnête, lucide, pertinente. Les aspects historiques ne sont pas absents. L'auteur est sévère envers l'attitude de l'Église et des croyants dans le passé, et encore aujourd'hui. Mais sa volonté d'ouverture ne fait pas taire ses désaccords avec des interlocuteurs scientifiques, en particulier quand ils franchissent sans réflexion les limites de leur domaine.
En fin de compte, c'est tout le conflit, jamais vraiment dépassé, entre foi et science, qui est revisité dans ce livre intelligent et pédagogique. Et c'est là ce qu'il y a de plus surprenant, Hans Küng étant une des figures majeures du catholicisme. Prêtre, il a été (comme Joseph Ratzinger) l'un des conseillers officiels du concile Vatican II. Lorsque Rome lui a interdit d'enseigner la théologie catholique en 1979, l'université de Tübingen (Allemagne) a créé pour lui une chaire d'études oecuméniques afin qu'il puisse poursuivre sa tâche. Auteur de nombreux ouvrages, Hans Küng est également président de la fondation « Weltethos ».
Extrait (à propos de la théorie de l'évolution de Darwin) :
" Variation + sélection, cela donne évolution : Darwin applique cette théorie à l'ensemble du monde animal et végétal, et il développe ainsi son idée de la sélection naturelle. Quelle est la signification de cette dernière pour l'homme ?
L'homme vient du monde animal
De façon empirique et inductive, sur la base de ses propres observations, avec une abondance impressionnante d'éléments biogéographiques, paléontologiques, embryologiques et morphologiques, Darwin parvient à illustrer et à rendre compréhensible pour le tout-venant ce qui suit :
- La biogéographie montre que des espèces étroitement apparentées apparaissent avec une particulière fréquence dans des régions voisines, et ce, du fait qu'elles sont issues des mêmes ancêtres.
- Grâce aux fossiles, la paléontologie montre que des espèces étroitement apparentées se trouvent fréquemment dans des couches du sol voisines, et ce, du fait qu'elles sont apparentées l'une avec l'autre à travers une lignée de l'évolution.
- L'embryologie montre chez des animaux très divers des phases d'évolution similaires, et ce, du fait que l'embryon est l'animal futur à un stade encore moins évolué, et que cet animal trahit la forme de ses ancêtres.
- La morphologie est capable de classer tous les animaux, d'après leurs points communs et leurs différences anatomiques, en espèces, genres, familles, ordres et règnes. La biologie moléculaire récente confirme ce point : tous les organismes vivants possèdent deux formes d'une molécule spéciale (ADN et ARN), qui fixent l'architecture de tous les êtres vivants.
Pour la première fois, la doctrine darwinienne de l'évolution réunissait la botanique et la zoologie dans la biologie, une science d'ensemble de la vie, capable d'expliquer :
- comment, durant l'Antiquité de la Terre, sont apparus d'abord, à partir des organismes multicellulaires, des animaux non vertébrés, ensuite des plantes vertes, enfin des poissons, des amphibiens et des insectes ;
- comment, au Moyen Age de la Terre, se sont développés les conifères, les premiers oiseaux et les dinosaures (qui se sont éteints par la suite) ;
- comment, à l'Age moderne de la Terre, les mammifères et les plantes florales se sont mis à devenir dominants, comment à cette époque s'est formé Homo Erectus, d'où sortir finalement Homo sapiens qui depuis l'Afrique s'est répandu sur toute la Terre.
(ndlr : la biologie moléculaire a confirmé cette théorie par l'étude des conséquences causées par les mutations au sein des molécules d'ADN et d'ARN, conférant tantôt un avantage tantôt un désavantage sélectif à l'individu puis à l'espèce en question)
Toute la force explosive de la théorie de l'évolution se manifeste évidemment à travers son application à l'homme, que Darwin expose dans son ouvrage tardif, The Descent of Man (La Descendance de l'homme, 1871). L'homme aussi est variable par son architectrure corporelle et son développement embryonnaire. Il se révèle descendre à la fois de formes supérieures et de formes inférieures de vie, et par là il est un produit naturel de l'évolution biologique. Par comparaison avec ces formes de vie, il s'est tout simplement mieux conservé dans la lutte pour la vie. A cause de cette découverte et par son explication universelle de l'évolution, depuis la cellule originelle jusqu'à l'homme, Darwin est finalement devenu le "Copernic de la biologie". Homme religieux, il devint, lui qui ne put jamais surmonter la mort de sa fille bien-aimée, de plus en plus agnostique vers la fin de sa vie.
Mais quelle fut la réaction de l'Eglise ? Se pouvait-il qu'on eût appris quelque chose du cas Galilée pendant les deux siècles précédents ?
[...] Dans l'Eglise anglicane comme dans les autres Eglises, les armes employées furent les mêmes que face à Galilée : des lvires, des pamphlets, des articles, des caricatures et, naturellement, des sermons et de l'instruction religieuse pour contrer Darwin.
[...] Le 1er novembre 1950, le pape définit solennellement le dogme "infaillible" de la réception corporelle de Marie au ciel - un dogme qui n'est pas incompréhensible seulement pour les scientifiques : il n'est en effet attesté ni dans la Bible ni dans les premiers siècles chrétiens.
[...] Depuis le début du XXème siècle, on compte de façon croissante parmi ses opposants, outre les intégristes catholiques, également les fondamentalistes protestants ; ces derniers s'opposent certes à l'infaillibilité du Saint-Père, mais c'est pour soutenir celle de l'Ecriture sainte. Ils estiment aussi que l'image du monde répandue par les sciences modernes contredit largement celle de la Bible, et qu'il faut récuser ces sciences pour cette raison. L'homme créé à l'image de Dieu puis entraîné dans la chute et affecté par le péché originel : telle est l'image chrétienne traditionnelle de l'homme, alors que, d'après la nouvelle théorie, il n'y a plus, à l'origine, qu'un être primitif descendant du singe, un petre qui ne connait pas le seul et vrai Dieu et qui est tout simplement incapable d'un péché originel et héréditaire. Il fallait donc, en pratiquant à la fois la défensive et l'offensive, protéger l'absence d'erreur (l'"inerrance") de la Bible contre la menace venue des sciences modernes, de la philosophie et de la critique biblique.
[...] Certains fondamentalistes croient toujours en la date de la Création calculée d'après les généalogies bibliques, à savoir l'année 4004 av. J.-C. ; dans le meilleur des cas, l'âge de la Terre et de l'univers atteint quelques 10 000 années.
Les chefs de l'Inquisition romaine se sont eux-mêmes disqualifiés avec les procès contre Galilée et beaucoup d'autres ; il en va de même des représentants protestants de la doctrine du "créationnisme" - c'est-à-dire de la création (lat. creatio) immédiate de l'homme par Dieu. Face à la résistance commune de fondamentalistes issus de diverses religions, on ne s'étonne pas que l'affaire Darwin ne soit pas encore réglée au XXIème siècle. Dans 31 des 50 Etats américains, il y a encore aujourd'hui des affrontements juridiques sur ce qu'on doit enseigner à l'école à propos de l'histoire de l'évolution. D'après un sondage de l'Institut Gallup en février 2001, environ 45% des Américains sont d'accord avec l'affirmation suivante : "Dieu a créé les hommes pour l'essentiel sous leur forme actuelle durant les 10 000 années environ qui nous précèdent." Il se peut que l'influence insidieuse de la campagne anti-évolution vienne du fait que les enseignants évitent ce thème, quelles que soient leurs convictions par ailleurs, pour ne pas avoir de conflits avec des parents fondamentalistes. De nouveaux sondages parmi les high school biology teachers (les professeurs de biologie du secondaire) parviennent en effet au constat que c'est l'attitude générale des enseignants sur l'ensemble du territoire américain.
S'agit-il d'une naïveté seulement américaine ? Certes non ! D'après un sondage de l'Institut suisse IHA-Gfk de novembre 2002, environ 20 millions de personnes de langue allemande sont également d'avis qu'il n'y a pas un mot de vrai dans les théories évolutionnistes de Darwin. Constat qui renvoie à cette réalité : des millions d'Américains et visiblement aussi d'Européens n'ont apparemment jamais reçu, ni durant les cours de biologie ni à travers un livre, une présentation sérieuse de la théorie de l'évolution.
Entre-temps, certes, la théologie a pris ses distances par rapport à la création immédiate du monde en sa totalité par Dieu ; on a d'abord renoncé à la création immédiate du corps humain par Dieu (à l'idée selon laquelle il n'est pas issu du monde animal), puis à la création immédiate de l'âme (par opposition avec le corps) ; enfuin - c'est, semble-t-il, le cas aujourd'hui -, on renonce en général à une intervention directe de Dieu dans l'évolution du monde et de l'homme. Cette stratégie déjà connue, mais sans cesse recommencée, de mise sous séquestre avant de battre en retraite a malheureusement écarté des études de biologie, durant des décennies, des jeunes catholique en particulier ; elle donne hélas raison au philosophe anglais Antony Flew, qui constatait que l'"hypothèse Dieu" est "assassinée centimètre après centimètre et meurt de la mort de mille restrictions". Une telle attitude relève-t-elle d'une foi en Dieu digne d'être crue ? Il ne faut pas s'étonner qu'elle ait été de plus en plus radicalement mise en question. "
23:53 Publié dans Evolution | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : evolution, création, darwin


